07 mai 2008
L'Alpe homicide encore et toujours...
Je vous laisse parcourir l'article de la BBC qui se trouve à la suite.
Arnaud Viel est un camarade d'école. Avec sa copine Lydia et d'autres amis en commun, ils avaient prévu une expédition en Bolivie cet été. Ce weekend, une grande partie de l'équipe s'était retrouvée à Cham pour s'entrainer. Arnaud et Lydia s'étaient encordés pour gravir la voie normale de la Tour Ronde. Ils ont malheureusement dévissé près du sommet. Arnaud vient de sortir de l'hopital : il a eu beaucoup de chance contrairement à son amie. La disparition tragique de Lydia nous rappelle à la dure réalité de la montagne où le danger est omniprésent, même dans les courses classiques et faciles. Je ne peux éviter de penser également à Guillaume Laurent dans un moment pareil de tristesse - autre ami emporté dans la fleur de l'âge par l'amour des cimes - dont le corps repose certainement en ce moment-même dans le glacier d'Argentière.
Récemment, j'ai peut-être pris de trop gros risques en ski de pente raide. N'oublions pas que l'euphorie de l'altitude, la routine, l'impression de maitrise technique et l'inattention nous guettent à chaque instant et peuvent en un clin d'oeil détruire une vie et affecter durablement proches et amis.
Ne renonçons pas à la montagne, continuons à vivre intensément chaque instant, mais forçons-nous à ne pas oublier de rester humbles, à ne pas négliger les précautions d'usage, à ne pas sous-estimer le danger dans les courses faciles - ce que nous faisons melheureusement tous un jour ou l'autre parce que nous sommes des êtres humains - afin de prolonger le plus longtemps possible cette plénitude que nous ressentons là-haut et surtout préserver nos familles d'un chagrin insurmontable.
Millepattes
Climber killed in the Alps named | |
A woman who died in a climbing accident in the Chamonix mountain region of the French Alps has been named as Lydia Press, of Edenbridge, in Kent. The 24-year-old was with a group of four other climbers when the accident happened near the summit of Tour Ronde. Her boyfriend, Arnaud Viel, 26, suffered leg injuries in the accident and was taken to Chamonix Hospital. According to reports, both lost their footing and fell. French police have opened an inquiry into the accident. A spokesman for the French police said the pair were roped together as they ascended the 3,800m mountain on Friday in conditions he described as "fine". A Foreign Office spokesman said it was providing consular assistance for Ms Press's next of kin. Ms Press graduated from St Peter's College, Oxford, last summer, where she studied Earth Sciences. She was a former president of the Oxford University Mountaineering Club (OUMC). Oxford University has paid tribute to Ms Press. Professor Bernard Silverman, Master of St Peter's College said in a statement: "On behalf of the whole college community I want to express our great sadness at her untimely death. "Our condolences and thoughts are very much with her family and friends at this sad time." | |
25 mars 2008
Un petit peu de culture sur le Bignou
Je ne me rappelle plus trop à quelle occasion j'ai réutilisé ce terme, ni quand je l'ai entendu pour la première fois, ni pourquoi c'est devenu le mot à la mode de l'été 2007. Toujours est-il que Quentin et moi lors de notre dizaine de grimpe en juillet (vous savez, ma convalescence...), l'avons utilisé à moult reprises pour désigner à peu près tout, du mousqueton au piquet de tente en passant par la binouze, le saucisson et bien sûr nous autres les grimpeurs - alpinites ou alpinistes - grimpeurs (attention, ce n'est pas la même chose :-) : ce sont deux espèces bien distinctes !!). La face de Sialouze a même résonné de ce doux mot pendant 2 jours. Ce trésor linguistique a été la source d'innombrables fou-rires. Rien que d'y penser et de me dire à voix haute 'Oh le bignou !!', ça revient presque instantanément. Que de bons souvenirs passés là-haut, que ce soit au Soreiller ou à Sialouze (avec Rémi également).
Eh bien en fait, l'orthographe consacrée est 'biniou' et non 'bignou'.
Mon grand-père m'avait dit lors d'une pause verveine après un diner d'été que ce terme désignait la cornemuse.
Plus de 6 mois après, j'ai cherché sur google la véritable origine de ce mot, non pas que je remettais en cause les dires de mon aieul que j'estime profondément et en qui j'ai totalement confiance, mais parce que je voulais en savoir un peu plus.
Eh bien voilà, biniou vient de binioù en breton, pluriel de beni. Il désigne bel et bien la cornemuse. Attention, pas n'importe laquelle puisque chaque petite région culturelle possède sa propre cornemuse : eh oui ! Le biniou est la cornemuse de la Bretagne bretonnante (la Basse-Bretagne principalement), c'est à dire celle où on parle le breton en sus du français, à ne pas confondre avec la Bretagne du 'gallo' (la Haute-Bretagne surtout), dialecte issu des langues d'oïl (comme le français).
On distingue enfin le biniou kozh (vieux biniou) du biniou braz (grand biniou).
Notons que la langue bretonne a aussi donné à la langue française le mot 'bijou', qui vient de bizou qui signifie 'anneau'. Et même que ouais !!
Un beau bignou, pardon biniou :-)
12 janvier 2008
Joyeuse année 2008
Tous mes voeux de bonheur, de réussite et de santé à vous tous.
Millepattes
25 décembre 2007
Joyeux Noël
Dans ces moments privilégiés où la plupart des personnes se retrouvent en famille pour des moments de joie et de bonheur ensembles, je vous souhaite une joyeuse fête de Noël.
Quelques photos tirées de mon album de souvenirs de la période festive de Noël :

Un glaciairiste affamé dans un tunnel des Hautes-Alpes:-)

Un glaciairiste que se sent pousser des ailes!

Deux gentils homo sapiens qui grimpent sur tout ce qui bouge, même en chaussures de ski de rando.
Millepattes
22 octobre 2007
Compte rendu de reprise automnale...
Salut à tous, membres de ma famille, amis proches, connaissances ou simples voyageurs de la toile!
Cela fait quelques semaines que je ne vous ai pas donné de nouvelles au sujet de mes pérégrinations d'altitude. Pourtant elles furent nombreuses. J'ai pris un réel plaisir à parcourir les sommets aux mois de septembre et d'octobre alors que les montagnes se vident et offrent à nouveau un cadre sauvage et authentique. La météo, en étant clémente, nous a permis à JB et moi d'enchainer les voies en montagne. Le projet de réalisation d'un ouvrage sur la montagne m'a bien évidemment donné le léger surplus de motivation qu'il me fallait pour concilier weekends en montagne à répétition avec ma vie parisienne (le boulot, les amis, les filles...). Avant de partir grimper dans le massif du Hoggar, j'essaie tant bien que mal de trouver un peu de temps pour vous faire partager mes joies en montagne au travers de quelques photos mais je n'y arriverai certainement pas.
En attendant voici la liste des courses des 6 dernières semaines pour lesquelles je mettrai des photos sur mon blog bientôt et sur lesquelles n'hésitez pas à me demander des renseignements :
- Paroi de Bazel : la voie Pivot
- Paroi de bazel : le pilier sud
- Pointe de l'Invernet : Grandeur des cimes
- Pointe de l'Echelle : voie Chapoutot-Prieur
- Contrefort de la Pointe de l'Echelle : la Courte Echelle
- Pierra Menta : arête nord
- Aiguille du Chardonnet : Eperon Migot
- Aiguille du Chardonnet : arête Forbes
- Brêche Poccard (Mont Pourri) : Du Pain, Du Vin, Du Bouquetin
- Brêche Poccard (Mont Pourri) : Rêve d'Océan
- Brêche Poccard (Mont Pourri) : Toutinox

Marie et Laurent sur l'arête nord de la Pierra Menta avec la Mont Blanc en arrière plan.
Le crux de la voie Chapoutot à la pointe de l'Echelle.
JB au départ de la voie Du Pain, Du Vin, Du Bouquetin dans le massif du Mont Pourri.
JB sous l'imposante paroi du pilier sud de la Pointe de Bazel...
JB dans ce même pilier sud quelques heures plus tard.
JB à la sortie de la voie Grandeur des Cimes en Haute Tarentaise début septembre.
Le même quelques heures plus tôt :-)

JB à l'assaut de l'éperon Migot

JB en profonde méditation métaphysique sur le néant existentiel de l'Humanité.
Millepattes.
30 juillet 2007
Fin de la saison estivale : un bilan positif
Et oui, la saison d'été est déjà finie et comme toujours c'est passé beaucoup trop vite.
Néanmoins compte tenu des incertitudes initiales sur l'état de mon genou suite à ma tendinite récidivante du fascia latta de la fin du mois de mai, j'ai eu beaucoup de chance de pouvoir faire autant de courses au mois de juillet et je m'en réjouis :-). Ce n'était vraiment pas gagné d'avance... : le jeudi précédent mon premier weekend d'escalade (au Sapey en Haute Savoie), j'étais tout de même à ma 6ème séance (sur 10 initialement prescrites) de kiné, j'avais passablement mal au genou même après 1 mois de repos complet et je venais juste de recevoir mes semelles orthopédiques toutes neuves qui me laissaient ma foi fort perplexe quant à leur utilité (en effet, elles semblent en rien corriger le léger déséquilibre que j'ai (jambes légèrement arquées et pied gauche qui s'affaisse vers l'intérieur...)).
Donc un grand merci à mon genou et à mon fascia latta qui ont su être encore une fois, certes parfois dans la douleur, de fidèles compagnons d'aventures et qui m'ont permis de vivre ma passion pleinement. Certes, j'aurais bien aimé aller plus en Haute Montagne et réaliser une grande course dans le massif des Ecrins. Néanmoins, il fallait bien que je ménage ma monture et la pratique assidue de l'escalade sportive fut donc un compromis obligé mais très apprécié. Les hauts sommets ne paient rien pour attendre :-).
Les 17 courses réalisées :
Samedi 30 juin 2007:
1. Sapey : Woody Wood Pecker
2. Sapey : L'Opium du peuple
Dimanche 1 juillet 2007:
3. Sapey : Les caprices de Pétiole
Mercredi 4 juillet 2007
4. Tenailles de Montbrison : Vol et Volupté
Jeudi 5 juillet 2007
5. Vallon de la Moulette : Voie de la Grand-Mère
Vendredi 6 juillet 2007
6. Villard Notre Dame : Les Délices de Notre Dame
Samedi 7 juillet 2007
7. Tête de la Maye : Maye Oh Niaise
Mardi 10 juillet 2007
8. Tenailles de Montbrison : En avant la zizique
Mercredi 11 juillet 2007
9. Le Ponteil : Ricollet
Samedi 14 juillet 2007
10. Tour Termier : Allo la Terre
Dimanche 15 juillet 2007
11. Tour Termier : Termie-Née
Lundi 16 juillet 2007
12. Aiguille Dibona : voie des Savoyards
-> voir le récit de la Team du Bignou...
Mardi 17 juillet 2007
13. Tête du Rouget : directe 76
-> voir le récit de la Team du Bignou...
Jeudi 19 juillet 2007
14. Aiguille de Sialouze : Attaque à Main Armée
-> voir le récit de la Team du Bignou...
Vendredi 20 juillet 2007
15. Aiguille de Sialouze : La Diagonale du Fou
-> voir le récit de la Team du Bignou...
Mercredi 24 juillet 2007
16. Tour Termier : Marmotta Impazzita
Jeudi 25 juillet 2007
17. Tour de Queyrellin : Les Dents de Cyrielle
La 18ème et dernière aurait dû être la voie "Le Polichinelle dans le Tiroir" à la Tête d'Aval vendredi 26 mais un soleil de plomb qui transforme les chaussons en four et des doigts passablement abîmés par le rocher abrasif des jours précédents qui induisent des cris de douleur à chaque prise, auront raison de notre motivation après 6 longueurs....
Après cet intermède juilletiste à vocation montagne, et bien direction les States pour un Road Trip ambitieux d'un mois (j'essaierai de mettre des news sur le blog quand ce sera possible).
A bientôt les loulous,
Millepattes
22 juillet 2007
Pensée philosophique à méditer...!
"Je vois la vie comme une grande course de relais où chacun de nous, avant de tomber, doit porter plus loin le défi d'être un homme" Romain Gary dans son ouvrage "La Promesse de l'Aube".
Car comme disait Saint Exupéry :
"Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas vos rêves."
Poursuivre ses rêves et relever le défi de la condition humaine est risqué.
Mais le risque est la condition sine qua none du bonheur et d'une vie exaltante.
Millepattes
02 juin 2007
Gelures aux pieds : récit avec humour d'un risque mal connu, par Thomas !!
Voici le récit par Thomas de ses premières aventures en montagne et des enseignements qu'il en a tirés.
Régalez-vous :
29 décembre 2006. 18 h 30. « Mamie ? […] Oui, Mamie ? C’est Yannick ! Non, je t’appelle juste pour te dire que nous sommes bien revenus à Pralognan. […] Non, aucun problème. On est rentré un peu plus tôt que prévu. […] Non, il faisait très beau, pas trop froid non plus, non, non, vraiment c’était très bien. C’est juste Thomas qui a eu un petit pépin avec ses crampons ; on a dû redescendre sans finir le sommet mais c’était bien quand même. […] Oui, je vais très bien. […] Moi aussi, Mamie, je t’embrasse. »
Je
laisse Yannick reposer le combiné après le rituel coup de fil pour rassurer les
personnes averties de la sortie. Nous sommes le 29 décembre, le soleil chauffe
les pentes enneigées de la Vanoise,
la température, le temps sont idéaux pour les excursions en montagne. J’ai
laissé Yannick terminer sa conversation : inutile qu’il feigne la
tranquillité.
Je pose
mon pied sur le banc : « Euh, Yannick, c’est pas une gelure,
ça ? » Question oratoire, un peu pour introduire le sujet : en
prenant ma douche quelques minutes plus tôt, j’étais déjà fixé sur l’état de
mes orteils. La première fois qu’une douche après une course de deux jours ne
me retapait pas ; j’avais réprimé des cris de douleur en sentant le sang
affluer et marteler le bout des doigts de pied. « ‘Tain ! Thomas …..
tu me fais peur là ! » Donc, confirmation, c’est bien une gelure…
« Qu’est-ce
qu’on fait ? » « Ben, tu fous tes pieds dans une bassine d’eau
tiède et je te cherche une aspirine. ». Je m’exécute tandis que Yannick
fouille dans les armoires en quête du précieux sachet. Pendant ce temps, je
compose le numéro des mes parents sur le portable. Je dois avouer que la
technologie nous amène à des situations cocasses, frisant tellement l’absurde
qu’elles auraient arraché des larmes de rire il n’y a pas dix ans rien qu’à se
représenter la scène. Imaginez un peu : je me trouve assis sur les marches
de l’escalier, les pieds dans une bassine d’eau tiède en train de prier pour
que mes pieds ne soient pas perdus et dans cette piètre posture, il va falloir que
je rassure mes parents.
« Maman ? […] Oui, Maman ? C’est Thomas ! Oui, ça va. Oui, il faisait très beau, […] non pas trop froid. Très beau, oui, grand soleil, non, c’était parfait comme randonnée. (hummm, serrement de dents intense sous la douleur) [..] Quand je rentre ? Ben, je prends le train après-demain. […] A Grenoble. […] Que j’achète quoi pour mon frère ? […] Des chocolats ?! […] Ah ? Une noix en chocolat ! (Maman, je t’en supplie, raccroche, j’ai envie de hurler tellement ça me fait mal). […] Hein ?! Oui, oui, je t’écoute… […] Non, j’ai rien dit. […] Une noisette en chocolat, alors ? […] Ah oui… une noix, pardon, une noix… (mais tu vas raccrocher !!!). […] Je la trouverai dans une boulangerie près de la gare ? […] Où ça ? […] Oui, oui, j’essaierai de trouver (mais il a des idées, mon frère !! Aaah, au secours, je n’en peux plus de me contenir). […] C’est pour Marion ? (parce qu’en plus je ne vais pas pouvoir en manger…). Bon, Maman, j’ai plus trop de forfait là, il faut que je raccroche. (enfin ! j’ai trouvé la faille). […] Oui, moi aussi, je t’embrasse. Allez, à bientôt. Salut. »
19 h
30. Nous arrivons au service des urgences de l’hôpital de Moûtiers, bondé comme
d’habitude. De multiples fractures dues aux sports d’hiver. Pourtant la neige
n’abonde pas cette année mais les Anglais et Néerlandais qui peuplent la salle
d’attente semblent s’en contenter pour se fracasser sur les pistes. Plus tard,
à l’hôpital de Bourg-Saint-Maurice où j’ai été transféré pour ma convalescence,
j’obtiendrai l’explication de mon voisin de lit, Sébastien, ancien pisteur aux
Arcs : « Oui, les Anglais, quand ils viennent aux sports d’hiver
en France, ils se lâchent ; ils se bourrent la gueule et ensuite ils
s’éclatent sur les pistes ou roulent comme des tambours sur la route. »
Octobre
2005. Je conduis ma Saxo K-Way sur la route sinueuse qui nous emmène, Yannick
et moi, droit à Pralognan. Il s’exclame à la vue des cimes enneigées :
« Ouah ! C’est la première fois que je vois autant de neige pour la
saison, ça risque d’être tendu pour l’Aiguille de
Retour
à la salle d’attente des urgences de l’hôpital de Moûtiers. Yannick a eu la
sage idée d’emporter de quoi manger, quelques fruits et une tablette de
chocolat. Il se rappelle les longues heures d’attente qu’il a passées aux
urgences de Grenoble à l’automne suite à une chute de pierres à la voie des
Tichodromes à la Pointe Sophie dans le Vercors qui avait écrasé son pied droit.
Malheureusement, ce n’est pas assez pour tenir toute la soirée qui s’annonce
longue. Je reçois de multiples coups de fil de la famille Prebay légèrement
inquiète, que je tente de rassurer comme je peux. « Non, non, mes pieds ne
sont pas noirs (pas trop encore…) ; ca va, je n’ai pas trop mal (tu
parles, je préférerais encore qu’on me les coupe sur le champ) ; oui, oui,
ça va, je pense que l’on sortira de l’hôpital bientôt… » Yannick
poursuit ses délibérations sur les passions, les relations sentimentales, son
avenir amoureux ; ça part dans des élucubrations philosophiques telles
qu’il sait seul les exprimer, revient sur du terre-à-terre, reprend son envol à
des hauteurs vertigineuses. J’écoute patiemment ses déboires, ses craintes
et ses espoirs pour cette fille qui le hante, le torture, le déchire, mais le
fait vibrer. Je tente vainement de participer à une conversation dont je me moque
pour l’heure comme de mes pieds…
Quelques heures plus tard. Mes orteils n’en finissent plus de dégeler, ou de geler, je ne sais plus bien. J’ai tenté une approche vers l’infirmière de garde, me faisant tout miel pour obtenir un maudit paquet d’aspirine. Apparemment, ma face déconfite ne semble pas lui inspirer de pitié à ce Cerbère de la pharmacie ; je repars penaud, brimé par un sec « Peux pas ! Pas le droit ! On s’occupera de vous bientôt » (Oui, sauf que là j’ai mal, j’ai beau pas le dire ni le crier trop fort mais si tu voyais mes pieds, tu courrais…) Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je prends mon mal en patience, ronge mon frein et m’assieds dans un fauteuil roulant dans le couloir : ça me fait croire qu’on s’occupe de moi.
Avril 2006. Pour les vacances de
printemps, après de multiples atermoiements quant au programme, nous nous
sommes décidés pour du ski de randonnée à
Yannick semble confiant dans ma capacité à l’accomplir.
Moi, je me repose sur lui, même si j’ai bien conscience que je risque de
souffrir. Le premier jour, nous tentons l’ascension depuis le refuge Félix
Faure. Je ne cesse de galérer avec ce matériel de location : les cales
sautent à tout bout de champ, je perds un temps dingue à faire mes conversions
dans une pente qui a la fâcheuse tendance à s’accentuer, recouverte d’une neige
à la qualité variable : il n’y a pas eu de chutes depuis longtemps, des
étendues molles alternent avec des parties croûtées ou des plaques de verglas. C’est
d’ailleurs sur l’une d’elles que je finis immanquablement par dégringoler
dévalant cinquante mètres qui m’avaient demandé une éternité à parcourir.
Je me relève, j’ai le moral à plat, j’en ai plus que marre de cette neige qui
dégouline dans le cou, se mélange à la sueur et brûle mon visage. Je déchausse,
mets les skis sur mon sac, sort le piolet et attaque la pente de face. Je
regagne peu à peu le terrain perdu, et rejoins, exténué, Yannick au pied du
couloir Messimy. « Ca va ? » dit-il avec le sourire
« Ouais, mais là, je suis cramé. » « Le mauvais temps arrive, ça
va être tendu. Tu te sens pour le couloir ? » Je commence à sentir
les premiers flocons. « Non. Je suis vanné. Je préférerais ne pas
descendre dans le mauvais temps pour une première. Je suis désolé. »
« Bon, je vais quand même faire le couloir, histoire de valider et après
on repart. Ca te va ? » « Ouais, mais dépêche-toi. Il commence à
faire froid. ».Aller-retour de Yannick à vitesse éclair dans le couloir.
On redescend dans un temps qui a tendance à s’améliorer.
Le
lendemain, les conditions météorologiques ne nous permettent pas d’envisager
une nouvelle tentative à
la Réchasse. Les autres sont déjà loin se détachant en de minuscules petits
points sur le manteau neigeux. « Bon on y va ? … On les
gratte ? » « Vas-y… Pars devant, je te rattraperai… » Je ne
me fais guère d’illusions sur ma capacité à combler le retard à l’aune de ma
prestation la veille. Yannick file devant et effectivement gratte petit à petit
les skieurs devant lui, se payant même le luxe de m’attendre par endroits. Pour
ma part, je prends un peu mon temps, et photographie quelques paysages.
J’avance lentement mais à un rythme constant et je perds moins de temps dans
les conversions qui sont plus aisées à réaliser que sur les pentes de la Grande Casse.
A mon grand étonnement, je rattrape la majeure partie des
randonneurs avant le col. Nous avons même la joie d’arriver les premiers à
quelques mètres du sommet. De l’autre côté du col, le temps s’est dégradé
sensiblement. Nos camarades cafistes et autres randonneurs déplient les cartes,
s’évertuent à déchiffrer le GPS (« T’y comprends quelque chose, toi, à
tous ces nombres ? » « Ouais, ça veut dire qu’on est perdu.») pendant
que nous faisons la trace dans la poudre qui se forme. « Yannick ?
T’es où ? Je te vois plus.» « Là, à côté de toi, j’ai pas
bougé. » « Ah… Pardon. » Des nappes de brouillard épais,
chassées par le vent, passent successivement de l’autre côté de l’arête,
laissant entrevoir le paysage à quelques encablures. « Eh, les gars !
Il est où le sommet ? » « Là-bas. Vous avez vu ? Non ?
Attention, ça va très vite… Ca y est : on le distingue là. » Nous
nous en retournons assez rapidement pour être les premiers à dévaler les
pentes : la descente au soleil est agréable, trop courte comme d’habitude.
Le surlendemain du premier jour. Il a neigé toute l’après-midi précédente. La journée s’annonce superbe, la neige de qualité. Nous effectuons l’ascension par le col des Grands Couloirs – la voie normale : Yannick brasse comme un fou dans la poudre toute fraîche ; je suis comme je peux, très concentré sur mes conversions, déchaussant aux endroits stratégiques pour éviter des chutes malencontreuses – tant pis pour le rythme. Je peux observer le superbe panorama qui s’offre à mes yeux, contempler l’arête acérée de l’Aiguille de la Vanoise qui porte vraiment son nom, vue depuis la Grande Casse.
Nous rentrons au refuge à la mi-journée puis à Pralognan
en début de soirée. Nous venons de passer trois jours très agréables en
Vanoise. Mes pieds me font à peine souffrir : juste quelques lésions à
force de taper sur des chaussures de location pas vraiment adaptées pour moi.
Deux heures du matin. L’infirmière me secoue légèrement, je lève des yeux ensommeillés « Monsieur, on va s’occuper de vous. C’est pour quoi au fait ? Une gelure ? Vous pouvez marcher ? ». Elle m’assied sur un tabouret dans une salle vide, où je stationne une demi-heure pendant laquelle je prie pour qu’enfin je puisse avaler cette aspirine et repartir à la maison dormir mon soûl qu’on en finisse avec cette histoire. Le médecin pointe le bout de son stéstoscope, mettant un terme à une attente angoissée. Il ausculte mes pieds bleuis et sur lesquels apparaissent des cloques. Il semble épuisé, exaspéré par une arrivée imminente d’Anglais éméchés qui viennent de se planter en voiture ; sa figure inexpressive, quoique légèrement dubitative, ne me rassure pas trop sur l’état de mes orteils. Je l’observe, le cœur serré, ressortir sans un mot ; « Euh, vous allez chercher la scie à métaux, docteur ? Parce que, si c’est le cas, je préférerais me découper moi-même… » Il revient sans la caisse à outils, je respire. Là, c’est le début de l’hallucination. Il tire alors de sa poche un petit manuel de secours, en me disant avec un air gêné, esquissant un pâle sourire : « Vous savez ici, on n’a pas trop l’habitude avec ce genre de problèmes ; notre spécialité, c’est plus dans l’Anglais imbibé de vin chaud. Enfin… j’ai conservé ce petit manuel, en me disant qu’un jour ça pourrait servir… » Mais vous avez été bien inspiré ce jour-là, docteur, je vous en sais gré d’ailleurs de ne pas l’avoir négligemment jeté aux orties. « Bon, il y a tout d’expliqué là-dedans ; on le lit ensemble ? » Allons-y, j’adore la lecture et je ne perds jamais une occasion de me cultiver, même à mes dépens. « Donc, degré 1 : Parties légèrement bleuies sans formation de phlyctènes, mettre dans une bassine d’eau tiède et prendre un cachet d’aspirine. » « C’est ce qu’on a fait… sauf pour l’aspirine, on n’en avait pas. » « Degré 2 : parties bleuies, tendant à noircir, formation de phlyctènes ; hospitalisation du patient pour observer l’évolution. Il y encore deux autres niveaux, je ne pense pas que ça vous concerne. Je vous les lis quand même ? » Ben oui, ça fait longtemps que personne ne m’a fait la lecture à trois heures du matin, je pourrai faire de beaux rêves comme ça. Malheureusement pour vous chers lecteurs, je ne me rappelle plus de la gravité des autres degrés : toujours est-il que la classification est exponentielle, je ne souhaite à personne d’atteindre le troisième même s’il existe encore une petite chance de récupérer ses pieds à ce stade. Quant au quatrième, je ne confierais pas mes orteils au médecin urgentiste de Moûtiers si je me trouvais dans une telle posture.
J’esquisse un pâle sourire au souvenir de mes douleurs au pied. Ca vient de loin en fait ces gelures. Après l’ascension en ski de randonnée à la Grande Casse, nous étions partis faire de l’escalade à Presles. Mon niveau s’était un peu amélioré depuis le mois d’octobre et l’Aiguille de la Vanoise. Je pouvais envisager de faire une voie simple dans ce domaine haut coté. En fait, mes pieds avaient vraiment souffert de l’ascension à la Grande Casse.
Je n’ai jamais eu autant mal dans des chaussons d’escalade. Sur la fin de la voie, je ne pouvais plus appuyer sur les pointes, chaque pas m’arrachait un cri de douleur, je grimpais sur les talons… (Heureusement, le passage était alors facile) Regard interloqué et halluciné de Yannick à ma sortie de la voie « Désolé, là, pour le style peu académique ; mais tu ne peux pas savoir ce que je déguste. »
« Bon,
je diagnostique que vous vous trouvez entre le degré un et le degré
deux. » Un et demi, alors ? Non, je fais du mauvais esprit,
excusez-moi… « Ce qui veut dire quoi pour être très clair ? »
« Que je prends la décision de vous hospitaliser. Vous êtes
d’accord ? » Moi ? Je ne voudrais pas contrarier les hautes vues
de la médecine. « Je ne pense pas avoir trop le choix. Pour combien de
jours ? Parce que j’ai une noix en chocolat à acheter à Grenoble. […] Non,
laissez tomber… » « Trois jours au moins, le temps que l’on voit
comment ça évolue. Je téléphone à l’hôpital de Bourg-Saint-Maurice pour voir
s’ils peuvent vous accueillir, on est complet ici. » Oui, excusez-moi, j’ai
oublié de réserver… « Vous ne pourriez pas m’envoyer à Grenoble, ça
m’arrangerait pour la noix en chocolat… » « Bon, écoutez, jeune
homme, ça fait bientôt vingt-quatre heures que je suis debout et je n’ai pas
fini avec la prochaine fournée de Britanniques ; on fait donc ce que je
dis. »
Le transfert
à Bourg-Saint-Maurice se passa sans encombre, l’ambulancier avait juste
failli m’arracher le bras, les fils de la perfusion se prenant dans des
barreaux de la voiture. Arrivée au service de gériatrie où je suscite
l’étonnement des vieilles de l’étage qui viendront me rendre visite de temps en
temps, en quête de leur chambre. Je m’installe sur le lit près de la fenêtre
donnant sur une superbe vue des cimes enneigées. L’hôpital est fruste mais
c’est quand même agréable de pouvoir admirer les montagnes à défaut d’y aller.
Second coup de fil à la famille ; cette fois-ci, il va falloir assumer ma
situation ; je prie pour que ce ne soit pas ma mère qui décroche.
« Allo ? Oui, Papa (ouf !) ! […] Oui, je vais bien…
J’appelle pour dire qu’en fait je suis à l’hôpital, je me suis gelé les pieds
en montagne hier. Mais ce n’est pas grave […] (je passe une bonne minute
pendant laquelle mon père se répand en sermons à mon endroit mais je préfère
ça, c’est une façon de s’inquiéter.) Pourquoi je n’ai pas prévenu plus tôt ?
Ben, pour pas vous inquiéter, on ne savait même pas si c’était grave hier de
toute façon. […] Je vais rester au moins deux à trois jours, ça dépend de
l’évolution. Mais ils n’ont pas l’air inquiet ; apparemment, ils ont vu
des cas bien pires ici. […] Oui, je rappellerai pour vous
préciser. Salut. »
L’histoire
ne se finit pas là : j’ai quand même mis un mois avant de pouvoir remettre
des chaussures et recourir ; je déambulais dans les rues en tongues,
avec deux paires de chaussettes. C’était la première fois de ma vie que des
filles inconnues me souriaient en me croisant, avant de partir d’un franc éclat
de rire après m’avoir dépassé. La rançon du succès… Cela dit, je ne recommencerais
pour rien au monde cette petite aventure et préparerai dorénavant
minutieusement mes sorties en hiver, même celles qui peuvent paraître anodines
parce qu’en fait ce n’est jamais le cas. J’ai quand même eu de la chance quand
je pense aux multiples petites erreurs que j’ai faites ce jour-là. Mes pieds
étaient déjà abîmés par d’autres courses ; je revenais de La Nouvelle-Orléans deux semaines auparavant mais n’avait pas pris le temps de
récupérer du décalage horaire, trop occupé à revoir des potes ou faire du
judo ; trop pressé dans les préparatifs, j’ai oublié les guêtres ; au
refuge, j’ai négligé de vider la neige de mes chaussures qui n’a pas fondu
durant la nuit ; nous dormions sous des couvertures pour économiser le
poids des duvets, qui restent malgré tout irremplaçables. Dorénavant, je
prendrai mes précautions en emmenant tout le matériel nécessaire pour les
sorties en hiver : les guêtres, la bouillote, les moufles, les
sur-moufles, trois ou quatre orteils de rechange, des paires de chaussettes
très chaudes…
Je remercie Yannick, mon guide dans ces aventures et qui a toute ma confiance pour en vivre de nouvelles (prochain rendez-vous : les States).
Thomas
Quelques photos et une vidéo :

Thomas sur l'arête de l'Aiguille de la Vanoise en octobre 2005.

La Grande Casse en avril 2006.

Montée au refuge de la Vanoise, avril 2006.

Lever du jour sur la Pointe du Creux Noir, avril 2006.

Retour au refuge dans le mauvais temps, avril 2006.

Montée à la Pointe de la Réchasse, avril 2006.

MTP qui rattrape les skieurs 'lève tôt' :-), avril 2006 !

Vue sur la face Sud de la Grande Casse, avril 2006.
La Grande et la Petite Glière.
Arrivée au col des Grands Couloirs, avril 2006.
La voie des Buis à Presles, avril 2006.
Thomas à Presles, avril 2006.
Les Grands Couloirs, décembre 2006.
MTP au refuge, décembre 2006.
Les pieds de Thomas sont gelés mais nous sommes très loin de nous en douter.
Heureusement, tout se finira bien :-) !!!
Une petite vidéo pour la route :
Millepattes
...pour qui cette histoire est aussi synonyme d'une destinée imprévue qui lui permit de retrouver sa muse et de vivre une dernière fois un bonheur ultime et un amour absolu, certes éphémères et désormais révolus mais d'une intensité alors extraordinaire, qui vivront à jamais dans nos mémoires advienne que pourra, et ce malgré toute la destruction qu'ils suscitèrent par la suite...
En ce sens, tes gelures, thomas, m'auront également beaucoup apporté et marqué mon existence au fer rouge de la passion.
Merci pour ce magnifique cadeau fortuit, pour ton amitié, ta confiance...
Merci...
23 mars 2007
Se souvenir des belles choses : une bien belle philosophie de la vie !
Je vous conseille vivement d'aller découvrir le blog de ma cousine et ses "photos, marques de notre passage sur ces chemins de vie, qui
luttent contre l'oubli et le déclin".
Suivez la muse :


Un certain 18 juillet 2006...
Un certain 26 août...
Un certain 21 octobre...
Un certain 9 septembre...
Millepattes
22 mars 2007
Sexysam et la Mécanique Quantique : une belle histoire d'amour balbutiante !
Einstein n'a qu'à bien se tenir !
Sexysam qui est en première année de thèse au laboratoire de physique théorique de l'Ecole Normale Supérieure d'Ulm à Paris a participé à des expériences qui ont conduit à la publication d'un article scientifique dans la revue Nature.
Chapeau bas et respect cher ami à la finesse et au bon goût légendaires.
Pour ceux qui sont un peu perdus, sachez que le rêve de tout chercheur est de publier un jour dans Nature qui est le saint Graal des revues scientifiques.
Un article paru dans le monde à ce sujet.

Le seul, l'unique, l'authentique sexysam...
Millepattes, qui s'incline...










